Évaluations du marché

Les profondes séquelles du 11 septembre

Un quart de siècle après les attentats du 11 septembre, la stupeur du moment a disparu, mais l’impact économique demeure. Le choc immédiat s’est certes dissipé, mais la tragédie affecte encore les budgets publics, les primes de risque, les chaînes d’approvisionnement, les contrats d’assurance et les bilans des banques centrales.

Santosh Brivio
Publié
Temps de lecture: 6 minutes

Il y a 25 ans jour pour jour, le monde a connu un tournant. Pour ceux qui étaient assez âgés pour prendre conscience des attaques terroristes du 11 septembre 2001, il y a le monde «d’avant» et le monde «d’après». J’en fais partie, et comme tant d’autres, je me souviens exactement de ce que je faisais et de l’endroit où j’étais quand j’ai appris ces événements incroyables, et surtout quand j’ai vu les premières images. 

Les Twin Towers qui s’écroulent, l’avion de ligne qui s’écrase sur le Pentagone, un quatrième avion qui s’abat dans un champ: un quart de siècle plus tard, ce souvenir me glace encore le sang. Un quart de siècle plus tard, on ne trouve toujours pas les mots pour décrire la haine inutile, la mort et la destruction d’une telle ampleur.

Une nouvelle normalité

C’est aussi pour cette raison que nous nous limiterons ici à la dimension objective de ce qu’il s’est passé. Car au-delà de la douleur et des souffrances humaines, les attentats ont aussi eu des répercussions économiques qui subsistent aujourd’hui, même si nous n’en avons presque plus conscience.

Quand on doit par exemple enlever ses chaussures et transporter ses liquides dans des petits contenants pour passer le contrôle de sécurité à l’aéroport, on ne pense guère aux conséquences économiques à long terme. On place sa valise sur le tapis roulant, on ouvre son ordinateur portable, on surveille le tableau d’affichage et on accepte cette interruption minutieusement orchestrée comme faisant partie de la routine du voyage. Ce seul exemple le montre bien: beaucoup de mesures exceptionnelles déclenchées par le 11 septembre 2001 sont devenues des coûts permanents et acceptés.

À cet égard, le système s’est étonnamment bien adapté. Mais si la transition s’est mieux déroulée qu’on le craignait, cela ne veut pas dire qu’elle est parfaite.

Un choc monumental... 

Mais revenons à cette journée funeste, il y a 25 ans: les dommages directs ont à eux seuls dépassé l’entendement. Les pertes assurées résultant de la destruction du World Trade Center, de l’attaque du Pentagone et des coûts consécutifs ont été estimées entre 55 et 60 milliards de dollars. Pour la ville de New York, les dommages économiques totaux – bâtiments, infrastructures, manques à gagner, mesures d’urgence – ont totalisé 83 à 95 milliards de dollars. À l’époque, il s’agissait du plus grand sinistre assuré de l’histoire.

Sur les marchés financiers, l’inquiétude s’est manifestée en quelques jours. Les bourses américaines sont restées fermées pendant quatre jours de négoce, du jamais vu depuis 1933. Lors de la réouverture le 17 septembre, le S&P 500 a d’abord dévissé. Jusqu’au 21 septembre, il a cédé 11,6% par rapport au cours de clôture précédant les attentats. Fin octobre, l’indice s’était partiellement redressé, mais accusait encore une baisse de 6,3% en septembre et en octobre.

...et une facture colossale

Mais la portée économique ne se limite pas à ce repli boursier et à la destruction de bâtiments. Les cours des actions peuvent rebondir, les immeubles se reconstruisent. La situation se complique lorsque la société et ses entreprises doivent s’organiser différemment et pour longtemps. Après le 11 septembre, les coûts n’ont pas augmenté ponctuellement; ils ont été institutionnalisés.

C’est particulièrement vrai pour le transport aérien. Les revenus du secteur ont chuté de 23% entre leur plus haut et leur plus bas, et sa reprise a pris plus de deux ans. En quelques jours, le gouvernement américain a apporté un soutien de 15 milliards de dollars aux compagnies aériennes, et créé la Transportation Security Administration (TSA). Autrement dit, une faille de sécurité a donné naissance à une agence permanente, et un événement exceptionnel a engendré un poste budgétaire récurrent.

La sécurité, une mission permanente

Avant 2001, la sécurité était importante pour les entreprises, mais elle était rarement un principe d’organisation à part entière. Après 2001, tout a changé. Les aéroports, les places financières, les grandes entreprises, les stades, les autorités et les infrastructures essentielles ont dû repenser leurs processus. Contrôles d’accès, surveillance, planification d’urgence, analyse des données, formalités aux frontières, cyberdéfense: ces mesures sont souvent judicieuses et nécessaires. Mais elles ont un coût.

D’un point de vue économique, la masse des coûts de transaction a augmenté. Les coûts de transaction sont des dépenses qui ne visent pas directement à améliorer un produit ou à rendre un service plus attrayant, mais qui permettent à l’activité économique d’avoir lieu, même dans des conditions de risque accru. Il ne s’agit pas de critiquer la sécurité, mais de rappeler que la sécurité mobilise des ressources: des capitaux, du personnel, de la technologie, du temps et de l’attention politique.

Une spirale de dépenses ascendante

C’est aux États-Unis qu’on l’a surtout observé. Le Département de la sécurité intérieure n’existait pas avant le 11 septembre. Ses dépenses contractuelles devraient atteindre quelque 61 milliards de dollars pour l’exercice 2026, soit plus du double de l’année précédente. L’architecture de sécurité globale est encore beaucoup plus vaste, puisqu’elle inclut la sécurité aux frontières, la protection aérienne, les services de renseignement et la surveillance des infrastructures, 

Ainsi fonctionne une spirale de dépenses publiques: le budget de l’État augmente fortement pendant la crise, mais ne redescend jamais à son niveau antérieur. De nouvelles missions créent de nouvelles institutions qui, à leur tour, créent des budgets permanents. On peut débattre du bien-fondé de certains programmes. Mais une chose est sûre: le plancher des dépenses publiques a été relevé.

De la guerre et des dettes...

La conséquence en termes de coûts du 11 septembre qui s’inscrivent dans la durée ne se trouve donc pas à Manhattan, mais dans les comptes publics fédéraux. Les guerres en Afghanistan, en Irak et dans d’autres zones d’intervention ont coûté – selon la délimitation – bien plus que les budgets militaires initialement approuvés. En tenant compte des prestations versées aux vétérans et des coûts de financement à long terme, Costs of War Project estime la facture totale à plus de 8000 milliards de dollars. Le chiffre exact reste controversé. Mais la direction est claire: il s’agit de l’un des grands blocs de charges budgétaires de la génération précédente. 

En 2001, la dette publique états-unienne s’élevait à 53,3% du produit intérieur brut. Dix ans plus tard, ce ratio était passé à 99,7%. Bien sûr, ce bond n’est pas uniquement dû au 11 septembre. Les baisses d’impôts, la crise financière mondiale et, plus tard, la pandémie y ont également contribué. Mais le 11 septembre a été le moment charnière où l’augmentation des dépenses militaires et de sécurité est entrée politiquement et institutionnellement dans la norme.

... à la perte de marge de manœuvre...

Aujourd’hui, le contexte est encore plus délicat qu’à l’époque. En 2026, le ratio d’endettement états-unien devrait atteindre environ 101% du produit intérieur brut et le déficit budgétaire structurel environ 6,3%. Par déficit structurel, on entend que même si la conjoncture est bonne, l’État dépense nettement plus qu’il ne gagne. Et cela limite sa capacité à réagir à la prochaine crise avec une marge de manœuvre confortable. 

En 2001, les États-Unis disposaient encore d’un excédent budgétaire et d’un taux directeur de 6,5%. Ils avaient les coudées franches pour leur politique budgétaire et monétaire. Aujourd’hui, l’endettement a augmenté, les charges d’intérêts pèsent plus lourd et la volonté politique de consolider est limitée. C’est là que réside la vraie différence: toutes les crises ne s’aggravent pas. Mais les réserves grâce auxquelles on la gère diminuent.

... en passant par l’argent bon marché et ses effets secondaires

La politique monétaire porte elle aussi encore les séquelles des attentats terroristes. Juste avant les attentats, la Réserve fédérale américaine avait déjà abaissé son taux directeur de 6,5% à 3,5% en raison de l’éclatement de la bulle technologique. Après le 11 septembre, elle a accéléré le mouvement: au premier jour de négoce qui a suivi la fermeture de la Bourse, elle a encore réduit son taux de 50 points de base pour le fixer à 3%. En juin 2003, le taux directeur n’était plus qu’à 1% et il est resté à ce niveau pendant un an.

On peut comprendre cette réaction au vu de la situation. Une banque centrale doit éviter la panique, maintenir ouverts les canaux du crédit et freiner l’effondrement des investissements et de la consommation. La Fed a stabilisé le système. Mais les taux bas n’apaisent pas simplement la situation; ils modifient les incitations. Lorsque les crédits deviennent très avantageux, les prix de l’immobilier augmentent plus facilement, l’intégration des risques aux prix est moins rigoureuse et les investisseurs s’orientent vers des placements plus rentables mais plus risqués.

Conséquences: crise immobilière et crise financière

Rétrospectivement, la bulle immobilière qui s’est ensuivie aux États-Unis n’a donc rien de surprenant, même si le faible taux d’intérêt n’en est pas la seule cause. Les critères d’octroi de crédit laxistes, les titrisations complexes, la négligence réglementaire et la croyance fermement ancrée d’une hausse constante des prix immobiliers n’y sont pas non plus étrangers. Mais la politique monétaire accommodante a créé un environnement dans lequel ces erreurs pouvaient se multiplier, avec des conséquences particulièrement graves. La réaction à la crise post-2001 n’a pas conduit directement, mais indéniablement à la crise immobilière, puis à la crise financière mondiale de 2008 et finalement à des années de taux proches de zéro.

La décennie qui a suivi 2001 a été décevante pour les investisseurs. Entre 2001 et 2011, le S&P 500 n’a dégagé que 2,4% de rendement annualisé. En revanche, l’or a progressé de 608%, ce qui correspond à un rendement annuel d’environ 21%. Ce n’était pas seulement dû à une recherche de profit spéculatif. Il s’agissait également d’une motion de défiance à l’égard d’un monde empreint de risques géopolitiques, d’un fort endettement et d’une politique monétaire de plus en plus expérimentale.

Swissair clouée au sol et réassureurs sous pression

Pour la Suisse aussi, le 11 septembre a été bien davantage qu’une catastrophe lointaine. L’effondrement de la compagnie Swissair en est le témoin le plus éclatant. L’ancienne «Flying Bank» avait déjà été affaiblie par une stratégie d’acquisitions malheureuse. Mais la crise mondiale de l’aviation qui a suivi les attentats lui a porté le coup de grâce. Le 2 octobre 2001, moins de trois semaines après les attentats, Swissair a été clouée au sol après l’échec de sa recherche de financement.

Ici aussi, il serait commode d’attribuer ce naufrage aux seuls attentats. Les erreurs stratégiques sont le fait de l’entreprise elle-même. Mais les crises déterminent souvent si les faiblesses peuvent être réparées ou si elles deviennent existentielles. Swissair en est un exemple particulièrement frappant en Suisse. Dans une économie ouverte, aux ramifications mondiales, il est rare qu’un choc international frappe uniquement les entreprises qui sont au cœur même de l’économie.

Parmi les autres victimes directes figurent le secteur de la réassurance et sa figure de proue suisse, qui a largement pris en charge les dommages dans le domaine de l’aviation, de l’assurance dommages, de l’assurance responsabilité civile et de l’assurance-vie. Le 11 septembre est devenu un test de résistance pour ce secteur et a conduit à une réévaluation fondamentale du risque terroriste dans le monde entier. On a exclu des polices de plus en plus de garanties, les primes ont augmenté et des mécanismes d’assurance contre le terrorisme soutenus par l’État ont été mis en place, comme TRIA aux États-Unis ou Pool Re en Grande-Bretagne. 

Le franc suisse comme valeur refuge

Enfin, le troisième effet secondaire en Suisse est moins spectaculaire, mais reste d’actualité: la vigueur du franc. Quand le monde panique, les capitaux se dirigent vers les placements suisses. Cela renforce le franc et confirme son statut de valeur sûre. La stabilité du pays, ses solides finances publiques, sa balance courante excédentaire et sa grande solvabilité rendent ce réflexe compréhensible. Mais cela ne facilite pas la vie des exportateurs suisses. Un franc plus fort renchérit les biens exportés et pèse sur les revenus des entreprises concernées. 

Le statut de valeur refuge n’a donc pas que des avantages. Elle protège le patrimoine, mais peut affecter l’économie réelle. En Suisse, les constructeurs de machines, les horlogers, les groupes pharmaceutiques ou les acteurs du tourisme connaissent bien cet inconvénient. En période de crise, le franc devient à la fois un symbole de stabilité et un handicap concurrentiel supplémentaire.

Du monde réel au monde numérique?

Aujourd’hui, une attaque de l’ampleur du 11 septembre aurait un effet économique différent. Les marchés financiers sont plus interconnectés, les algorithmes de négoce réagissent à la milliseconde, les systèmes de paiement et les chaînes d’approvisionnement dépendent des infrastructures numériques. L’équivalent moderne le plus probable ne serait donc pas nécessairement une frappe sur un bâtiment, mais une cyberattaque coordonnée contre des banques, des systèmes de paiement, l’approvisionnement en énergie ou les télécommunications.

Cela ne rend pas nécessairement la situation plus dramatique, mais plus systémique. Aujourd’hui, lorsque la confiance dans une banque est ébranlée par un cyberincident, on peut retirer rapidement ses dépôts en ligne – on assisterait plutôt à une «cyberruée» qu’à des files d’attente devant les succursales. Lorsque des systèmes de paiement importants tombent en panne, cela affecte les établissements financiers, mais aussi les salaires, les fournisseurs, le commerce de détail et le commerce extérieur. Dans de tels cas, le Fonds monétaire international évoque trois canaux de transmission principaux: la perte de confiance, les perturbations dans les infrastructures de paiement critiques et la contagion via les prestataires de services informatiques communs.

Tout cela concerne la Suisse au plus haut point. Zurich et Genève sont d’importantes places financières et de négoce, les assureurs et réassureurs supportent des risques mondiaux et l’économie exportatrice est tributaire de marchés ouverts et d’une logistique efficace. Un choc numérique mondial toucherait donc plusieurs canaux à la fois: la stabilité financière, l’appréciation du franc, les prestations d’assurance et demande étrangère.

Quelle est notre niveau de résistance?

La Suisse a des finances nettement plus robustes que la plupart des autres pays. Avec une dette publique représentant environ 37% de son produit intérieur brut et un budget généralement équilibré, elle dispose d’un matelas de sécurité réel, pas seulement statistique. Mais le plus gros des matelas ne remplacera jamais la résilience. Il n’empêchera pas qu’une récession mondiale pèse sur les exportations ou qu’une hausse soudaine du franc mette la politique monétaire sous pression, que l’élément déclencheur soit réel ou numérique.

Vingt-cinq ans après le 11 septembre 2001, la crainte latente d’une prochaine attaque de grande ampleur s’est donc étendue de l’espace physique à l’espace virtuel et ne se limite plus à un certain malaise avant de prendre l’avion. Au contrôle de sécurité de l’aéroport évoqué plus haut, le nouvel ordre mondial semble presque banal: une tablette, un ordinateur portable, un coup d’œil à la montre. Mais derrière ce petit rituel se cache un quart de siècle d’ajustement économique – davantage de précautions, de contrôles, de dépenses publiques, d’incertitude, de dettes – et moins de latitude pour faire face à un prochain choc.

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