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Le shutdown, tel une marmotte agaçante

Les shutdowns ne sont pas rares aux États-Unis. Malgré leurs effets néfastes, on les tolère donc assez bien, quoique avec un certain agacement. Mais le shutdown actuel bat un record de durée.

Santosh Brivio
Publié
Temps de lecture: 4 minutes

Vous avez déjà vu le film «Un jour sans fin», intitulé «Le Jour de la marmotte» au Canada? Si ce n’est pas le cas, je vous le recommande vivement. Cette comédie romantique et loufoque des années 1990 est une référence en son genre. Dans une petite ville américaine, le personnage principal Phil Connors, un présentateur météo cynique et bourru incarné par Bill Murray, est condamné à revivre indéfiniment la journée du 2 février, Jour de la marmotte.

On en a l’habitude...

Quand il y a shutdown, c’est-à-dire fermeture temporaire des administrations fédérales pour raisons budgétaires, la population américaine a de quoi compatir au sort du pauvre Phil Connors. Bien que les shutdowns ne fassent pas partie du quotidien, ils sont devenus un aspect récurrent de la politique américaine depuis plusieurs décennies. Il ne s’agit pas d’une marmotte qui revient tous les jours, mais du shutdown qui réapparaît régulièrement.

Dans ce sens, le gel actuel de l’administration américaine n’a donc rien d’exceptionnel. Et pourtant, le shutdown actuel restera dans les annales (la seule question est pour combien de temps). En effet, sa durée de plus de 38 jours lui permettra de figurer dans le livre Guinness des records comme le plus long shutdown de l’histoire américaine.

… alors tout est normal?

Mais que se passe-t-il exactement? Le terme semble inoffensif à tel point qu’on pourrait imaginer une sorte de longue pause-café. Mais pour des millions de familles américaines et pour l’ensemble de l’économie, c’est exactement l’inverse: les administrations restent fermées, certains employés de l’État travaillent sans salaire et même la célèbre webcam qui filme le panda du zoo de Washington reste aveugle. Ne poussons pas trop loin les métaphores. Mais quelque part, le tableau est aussi sombre que le climat politique actuel à Washington.

Même la patine du shutdown n’apporte guère de consolation: il est vrai que de tels blocages font partie du décor de Washington depuis la fin des années 1970, qu’il s’agisse des mini-shutdowns sous Ronald Reagan et Bill Clinton ou des véritables bras-de-fer des dernières décennies. Certains shutdowns n’ont duré qu’une journée, d’autres, comme celui de 2018/19 sous le président Trump, pas moins de 35 jours. Une chose est sûre: on a rarement assisté à un shutdown aussi long et aussi délétère qu’actuellement. Les pertes subies dépassent déjà les 10 milliards de dollars et continuent de s’accumuler.

Une intransigeance extrême

La nouveauté concerne surtout l’ampleur et le durcissement des fronts politiques. Alors qu’autrefois, démocrates et républicains négociaient longuement des accords dans des salles de réunion enfumées, aujourd’hui, la volonté de parvenir à un compromis a disparu, et les cigares aussi. Alors que le président Trump réclame des coupes budgétaires drastiques, les démocrates s’opposent à une réduction des prestations sociales et le Congrès se bloque sur les deux fronts avec presque une forme de plaisir. En leur 250e année d’indépendance politique, les États-Unis connaissent une immobilité spectaculaire. La marmotte est en hibernation profonde. Y a-t-il des signes de mouvement? Non, aucun.

Bien sûr, il y a déjà eu des querelles à Washington par le passé: budget, santé, dépenses militaires, etc. La liste des sujets de contentieux est longue, variée et pourrait être poursuivie à l’infini. Par exemple, les États-Unis ont vécu un shutdown de 26 jours sous Bill Clinton il y a 30 ans, et de 16 jours sous Barack Obama en 2013. Le bilan financier? Des pertes tolérables dans les années 1980, où les dommages n’ont pas dépassé 100 millions de dollars, contre des milliards cette année. Dans le cas présent, on estime que l’impact permanent pourrait atteindre 14 milliards de dollars.

La menace d’un freinage économique

Autre différence non négligeable: le shutdown actuel frappe une conjoncture américaine dont les vents arrière s’affaiblissent de plus en plus. Certes, l’économie américaine continue de tabler sur une croissance remarquablement robuste. Mais depuis un certain temps, la politique douanière et budgétaire pèse comme une épée de Damoclès sur le moteur conjoncturel. Les signaux d’affaiblissement du marché de l’emploi ne nous préoccupent pas pour l’instant, mais pourraient devenir problématiques à mesure que le temps passe.

Dans ce contexte, si des millions de salariés (les employés directs du gouvernement, mais aussi les travailleurs du secteur privé qui en dépendent) doivent renoncer à tout ou partie de leur salaire, ils risquent non seulement d’avoir à se passer de Big Mac, mais aussi de sacrifier leurs dépenses de Noël. Pour un pays dont environ deux tiers du PIB dépendent de la demande des consommateurs, cela pourrait bientôt freiner sérieusement la croissance. C’est un caillou de plus qui s’ajoute à l’incertitude en matière de planification et d’investissement dans la chaussure des entreprises et des acteurs des marchés financiers, en raison de l’absence de données économiques.

Des dommages déjà perceptibles

Bien sûr, il y aura bien un nouvel accord à un moment donné: tous les shutdowns ont été réglés, du moins temporairement. Mais l’impasse actuelle laisse d’ores et déjà des cicatrices durables: des citoyens frustrés, des investisseurs énervés et une culture politique dégradée, dans laquelle l’esprit de compromis apparaît comme une vertu presque exotique.

On aimerait donc que quelqu’un appuie une nouvelle fois sur le bouton Reset à Washington. Ou au moins rallume la webcam du panda. Pour l’instant, le shutdown n’est pas un bouton Pause, c’est un test de résistance pour la démocratie et l’économie. La marmotte du shutdown ne réagit pas – elle agace.

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