Évaluations du marché

La dette publique américaine connaît une croissance effrénée

Aux États-Unis, la dette publique explose et aucun revirement de tendance n’est en vue. Le service de la dette pèse de plus en plus lourd dans les finances publiques et la hausse des recettes douanières n’y changera pas grand-chose.

Valentino Guggia
Publié
Temps de lecture: 4 minutes

Taux d’endettement de 200% du produit intérieur brut?

À la mi-août, la dette publique américaine a pour la première fois franchi la barre des 37 000 milliards de dollars. Ce montant dépasse de loin la valeur totale de tous les biens et services produits aux États-Unis, puisque la dette publique représente maintenant près de 123% du produit intérieur brut (PIB).

Comme la montagne de dettes augmente nettement plus vite que le PIB, le Congressional Budget Office, un département multipartite rattaché au Congrès américain, prévoit que ce ratio atteindra quelque 145% en 2050. Le ministère des finances prédit même un ratio dettes/PIB de 200%. Malgré l’imprécision de ces prévisions, une chose est sûre: les perspectives des finances publiques américaines sur les décennies à venir sont loin d’être encourageantes si leur trajectoire n’est pas rectifiée.

Un sujet secondaire dans le débat politique

En réalité, les États-Unis disposent d’un instrument qui leur permet de limiter la progression rapide de la dette publique: le plafond de la dette. Mais il ne s’agit pas d’un mécanisme aussi clair que le frein à l’endettement suisse, qui tient compte de l’évolution conjoncturelle pour déterminer les déficits autorisés. Outre-Atlantique, le plafond de la dette est juste un chiffre qui limite le montant total des capitaux que l’État peut emprunter. Ce plafond peut être relevé à volonté par le gouvernement, avec l’approbation du Congrès.

C’est exactement ce qu’il s’est passé, une fois de plus, en juillet dernier, lorsque le Congrès a approuvé le «One Big Beautiful Bill» de Donald Trump. Cette loi comporte toute une série de mesures de politique budgétaire. Citons notamment une baisse des recettes due à une réforme fiscale globale qui prévoit le renouvellement des réductions d’impôts pour les entreprises et les particuliers qui datent de 2017 et arrivent à échéance, de nouvelles déductions et exonérations, ou encore des coupes dans les dépenses dédiées aux prestations sociales, aux soins de santé et à la transition énergétique. Pour couronner le tout, le plafond de la dette a été relevé de 5000 milliards de dollars, ce qui l’a porté à plus de 41 000 milliards de dollars. L’impact sur le budget public sera considérable: selon diverses estimations, la dette publique augmentera encore d’au moins 3000 milliards de dollars sur les dix prochaines années.

Sauf auprès de quelques rares députés et sénateurs des deux partis, cette question a suscité peu d’intérêt. Le niveau élevé d’endettement du gouvernement est, pour ainsi dire, un problème qui recouvre l’ensemble de l’échiquier politique. Au cours des 50 dernières années, pas un seul exercice financier ne s’est clôturé avec un budget à l’équilibre, voire en excédent, à part pendant le deuxième mandat du président Bill Clinton.

Loin de la faillite

Malgré le gonflement rapide de la dette publique, qui a plus que triplé depuis la crise financière de 2007/2008, les États-Unis sont loin d’être en faillite. L’économie américaine domine le monde dans de nombreux domaines d’avenir, le marché des capitaux n’a pas son pareil et le dollar américain reste la monnaie de référence mondiale pour le négoce et les marchés financiers, malgré une perte de confiance en la monnaie et une dépréciation du billet vert ces derniers temps.

Et pourtant, l’économie américaine se caractérise par un double déficit: d’abord budgétaire, mais aussi commercial du fait que les États-Unis sont des importateurs nets. C’est surtout le déficit de la balance des paiements qui joue en rôle clé dans la hausse de la dette publique. En effet, c’est à cause de lui que les flux de dollars américains vers l’étranger restent considérables. Ces fonds peuvent servir à acheter des biens ou services américains ou à investir aux États-Unis. Les bons du Trésor américain présentent un rapport risque-rendement particulièrement intéressant. De ce fait, près d’un tiers des emprunts d’État en circulation sont détenus par des étrangers. Cette forte demande contribue en principe à maintenir les coûts d’emprunt relativement bas pour le gouvernement américain. Cela favorise le recours continu à la dette, plutôt que de s’attaquer à des questions politiquement impopulaires telles que l’augmentation des recettes fiscales ou la baisse des dépenses publiques.

Les séquelles de décennies d’assouplissement de la discipline budgétaire transparaissent dans les rapports mensuels sur les finances de l’État. Pendant l’année fiscale 2025, on devrait observer une accélération de la hausse du déficit. Ce qui est frappant, c’est que le paiement des intérêts constitue désormais le deuxième poste de charges, devant les dépenses de défense. Chaque jour, le service de la dette coûte 3 milliards de dollars au gouvernement américain. Le secteur privé souffre également du niveau élevé de l’endettement, car les emprunts publics rehaussent les taux applicables à tous, freinant ainsi les investissements du secteur privé.

La politique de Trump bénéficie-t-elle aux finances publiques?

Mais depuis le début du deuxième mandat présidentiel de Donald Trump, le vent a tourné. Avec sa politique commerciale protectionniste, celui-ci entend réduire le déficit commercial et inciter les entreprises à ouvrir des sites de production aux États-Unis. Les droits de douane élevés mettent les partenaires commerciaux sous pression, ce qui pourrait être une arme à double tranchant si des pays comme la Chine utilisent leurs importants stocks d’obligations d’État américaines pour augmenter les coûts de financement américains par des ventes ciblées de ces titres.

Deuxième problème à régler d’urgence pour Donald Trump: le taux directeur de la Fed, qui s’inscrit actuellement dans une fourchette de 4,25% à 4,50%. Donald Trump veut absolument qu’il baisse pour stimuler l’activité économique. Mais il y a un deuxième élément à prendre en compte: une grande partie des dettes contractées pendant la crise du Covid étaient à court terme et doivent bientôt être refinancées. Cette année, environ un quart des emprunts d’État doivent être refinancés dans un contexte de taux élevés.

Les finances publiques sont un sujet moins engageant que les déficits commerciaux, et au lieu d’analyser sérieusement la question, on propose des solutions non conventionnelles. L’augmentation des recettes générée par la nouvelle politique douanière sera loin de suffire pour améliorer les finances publiques. En outre, le gouvernement a envisagé la conversion d’emprunts d’État à court terme existants en titres de créance à très long terme et à faible rendement. Ce serait sans précédent et aurait un impact considérable sur les marchés financiers.

Où cela va-t-il nous mener?

La négligence de ce sujet crucial est aussi due au court-termisme, un défaut des deux partis qui fait fi des conséquences structurelles d’un endettement effréné pour les générations à venir. Une part croissante du budget de l’État doit être consacrée au paiement des intérêts et aux remboursements, ce qui limite la capacité de dépense du gouvernement. Mais cela fait belle lurette que le marché tire la sonnette d’alarme, sous forme d’une hausse des taux d’intérêt. Il reste une certaine marge de manœuvre pour changer de cap, mais la fenêtre rétrécit petit à petit.

Dans un cas extrême, la Fed pourrait intervenir sur le marché et effectuer des rachats massifs d’emprunts d’État américains pour détendre les taux. La ligne de démarcation qui nous sépare de la monétisation de la dette publique est cependant mince et l’impact sur la crédibilité des marchés financiers américains est considérable. Qui serait disposé à acheter de la dette américaine s’il savait que la banque centrale peut intervenir sur ordre du gouvernement? Mais on n’en est pas (encore) là, et c’est peut-être ce que nous réserve un avenir lointain. Dans le contexte actuel, les bons du Trésor américain restent un placement sûr, qui offre un rendement intéressant malgré les risques de change.

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